Incipit

On devait être bien autrefois en France. Le bourdon. Une furieuse envie d’écouter Nostalgie. Non, plutôt de regarder un bon Belmondo ou un Gendarme avec Louis de Funès. Être dans la France d’avant. Celle des paysages ruraux, avant les lotissements, les pavillons, les zones commerciales. Celle des places de villages pleines de vie, animées, quand la jeunesse ne les avait pas encore quittées pour les boulevards des grandes métropoles. Fouler un chemin de terre, au milieu des champs s’étendant à perte de vue, avec pour seul horizon, une colline, une montagne et quelques villages perdus au loin. Se rendre au marché avec son panier, flâner entre les étalages, passer devant l’église, s’arrêter au bistro, acheter son pain à la boulangerie et enfourcher son vélo pour rentrer. Ou alors vivre dans ce Paris populaire incarné par Bebel, Gabin, Ventura. Et pouvoir fumer tranquillement sa clope au comptoir. Enfin, la France d’avant quoi. Celle où il faisait bon vivre. Celle où on pouvait laisser ses clés sur le contact de sa voiture pendant qu’on achetait le pain…


Jean était seul chez lui, avachi sur son canapé, fatigué après une journée de travail où les réunions s’étaient succédé les unes après les autres. Jean se prenait, parfois, à rêver de se fondre dans les vieilles cartes postales en noir et blanc qui traînaient dans le grenier de ses grands-parents. Il savait que la France qu’il se représentait n’était qu’une image d’Épinal, reflet déformé d’un temps révolu. Mais il se disait de plus en plus que cette image avait sa part de vérité, qu’elle avait forcément sa part de lumière, et que le film négatif associé à cette photo prenait aujourd’hui, petit à petit, le dessus.

« Je dis ça mais je ne l’ai pas connue, cette France-là. C’était fini dans les années quatre-vingt-dix. Clairement
fini. Hélène et les Garçons, NTM, Club Dorothée… Heureusement y a eu la coupe du monde quatre-vingt-dixhuit.
C’est idiot d’être nostalgique d’une France que je n’ai pas connue. Mais, bon aussi, si j’arrêtais de passer par ces
quartiers qui me font penser à des ambassades. Des endroits qui ont beau être sur le territoire français ne semblent plus être en France. Bon, faut que j’arrête d’y penser. De toute façon, on ne peut plus rien faire. Mais quand même, comment en est-on arrivé là ? Et toutes ces associations qui nous font la morale à longueur de journée. Où va-t-on ?
»
Avec l’actualité de ces dernières années, Jean avait de plus en plus souvent ce genre de pensées. Jean avait
bien changé. Il ne pensait toujours pas que « c’était mieux avant » mais il avait découvert ce qu’était la nostalgie,
sentiment qu’il n’aurait jamais pensé ressentir aussi jeune. Sa mue avait été lente et progressive mais il
en connaissait le moment charnière. Comme de nombreux Français, il avait cru que l’assassin qui avait tué
des militaires, puis des enfants juifs, était un de ces derniers rejetons de l’extrême droite, cousins idéologiques 
du norvégien dément qui avait perpétré un massacre sur l’île d’Utoya. Bien sûr, il avait été scandalisé par ceux qui, dans les premiers jours d’effroi, insinuaient subrepticement que l’élimination de ces militaires pouvait en partie être imputée à l’atmosphère « buissonnière » de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy. Plutôt de droite, il faisait partie en 2012 de ceux qui souhaitaient, par défaut, la réélection de Nicolas Sarkozy malgré ses dérives populistes et son inconstance idéologique. Lorsqu’il avait vu la tête de Mohamed Merah s’afficher à l’écran, il avait eu l’impression qu’un voile se déchirait. Comment ce garçon, issu de l’école de la République, avait pu devenir ce monstre ? À partir de ce jour, beaucoup de ses certitudes, de ses croyances, de ses espérances, allaient lentement mais indubitablement changer. Ébranlé, pour comprendre, il s’était plongé, tout en s’astreignant à rester en contact avec la vie réelle, dans quelques études sociologiques, puis petit à petit dans des ouvrages philosophiques, des essais politiques et quelques grands romans de la littérature française et russe, voies royales pour mieux comprendre la comédie humaine. Cheminement complexe de la pensée, fait d’allers-retours, de progression, de sentiers escarpés,
il s’éloignait, année après année, de la manière dont il appréhendait le monde au crépuscule de son adolescence.
Issu, du côté paternel, d’une famille centriste, à une époque où l’appartenance politique structurait encore la vie de nombreux Français, Jean avait grandi dans le culte de la liberté et de l’idéal républicain, fait d’émancipation, de méritocratie et de tolérance, greffé à un attachement indéfectible à la grandeur de la France. Du côté maternel, ses grands-parents, catholiques pratiquants, se réclamant d’un conservatisme social, lui avaient transmis l’amour de la France, de ses traditions, de son histoire. Jean s’était construit à l’aune de ces deux influences. Depuis quelques années, avec les attentats terroristes, il ne savait plus quoi penser. Jean était perdu.

Jean était toujours allongé sur son canapé. Il aperçut la télécommande posée sur la table basse, et la saisit
d’un geste mécanique....

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