Extrait 2

Comme souvent, Jean déjeuna avec Claire et Frédéric au restaurant de l’entreprise. Au moment du dessert, après une conversation à bâtons rompus sur les derniers rebondissements de leurs différents projets respectifs, Jean évoqua l’histoire de la crèche :
– Dans mon immeuble, j’ai une voisine qui a mis une crèche au pied du sapin. Une personne a mis un mot pour demander de l’enlever en disant qu’on était dans un pays laïc.
– Normal, dit Frédéric.
– Oui, c’est bizarre une crèche dans un immeuble, dit Claire.

[...]

– Vous trouvez ça vraiment bizarre ? À partir du moment où y a un sapin ? questionna Jean.
– Ce n’est pas la même chose. Un sapin n’a rien de religieux, répondit Frédéric.
– Dans ce cas, pourquoi tu mets un sapin, rétorqua Jean.
– Bah pour les fêtes, intervint Claire. 
– Tu fêtes quoi ?
– Aujourd’hui, ce n’est plus une fête religieuse. On fête la famille, le fait de se retrouver, répondit Claire.
– Donc tu fêtes la fête. Mais dans ce cas tu peux te retrouver avec ta famille le 25 mars ou 25 avril. Même si tu ne crois pas en Dieu, tu peux au moins célébrer ce que représente symboliquement pour notre civilisation la nativité. Par tradition chrétienne, parce que…

– On est dans un pays laïc de toute façon, interrompit Frédéric.
– Non, un État laïc. Nuance. Et un pays de tradition chrétienne, dit Jean.
– Avec la crèche, tu imposes ta croyance aux gens de l’immeuble, dit Frédéric.
Pour l’instant, le ton était resté calme dans la conversation. Jean et Frédéric avaient l’habitude de débattre.
– Ce sont des croyances mais aussi tout simplement de la culture. Une crèche tout simplement parce que c’est Noël, asséna Jean. 
– La culture est laïque maintenant. Désormais Noël c’est sans Jésus, répliqua Frédéric.

Jean et Frédéric commençaient à s’échanger des propos un peu lapidaires.
– Et tu vas me faire un calendrier laïc ? Fini le « avant Jésus-Christ » et le « après Jésus-Christ » ? Déjà qu’on a
enlevé les termes « saint » et « sainte » de certains calendriers, demanda Jean.
– C’est bon, faut évoluer. La religion, c’est bon pour nos grands-parents. C’est fini tout ça, soupira Claire.
– Pourquoi ça serait fini ?
– À part diviser les gens, ça ne sert à rien. Regarde c’est comme avec l’islam, les gens tuent au nom de la
religion. Y’a que le bouddhisme qui prône la paix.

 

Lorsque Nasser déjeunait avec eux et que la conversation dérivait sur la religion, rares étaient les propos de ce style. La plupart des collègues de Jean prenaient beaucoup moins de pincettes pour parler du catholicisme en présence de catholiques que pour parler de l’islam devant un musulman. Enfin ce qu’ils estimaient être une personne musulmane. Ils avaient tendance à
considérer toute personne arabe comme musulmane. Ils devaient percevoir inconsciemment que même un arabe non pratiquant était façonné par l’islam à travers 
son éducation et sa culture alors qu’ils ne percevaient pas combien eux-mêmes étaient façonnés par le christianisme à travers la culture française. Depuis les actes terroristes de Mohamed Merah et les deux ou trois attentats avec des voitures béliers, les langues s’étaient un peu déliées. Enfin la lutte contre l’amalgame primait. Mais si une personne d’origine maghrébine se trouvait dans la conversation, plus personne n’osait questionner et sortir les mêmes poncifs que sur l’Église catholique. Il était entendu qu’un Français d’origine arabe faisait le ramadan. Un Français jeûnant pour le carême était vu avec bienveillance, voire admiré, mais un peu comme une bête de foire rescapée d’une époque révolue. Jean n’avait jeûné qu’une fois à l’occasion d’un bol de riz proposé dans son lycée privé. Il ne faisait pas le carême mais avait reçu par ses grands-parents une solide culture chrétienne. Il savait par exemple ce qu’était la transsubstantiation, le sacrifice reproduit à chaque messe faisant du pain et du vin le corps et le sang réels du Christ. Il ne savait pas s’il y croyait mais il savait ce que c’était. Et ce qui l’inquiétait était le fait que plus personne ne savait ce que c’était. Comment pouvait-on comprendre notre histoire, nos oeuvres d’art, des tableaux de peinture aux opéras de Mozart si on ne savait pas ce qu’était la transsubstantiation et la signification pour les chrétiens de la résurrection et de la croix ? Les générations nées dans les années quarante, cinquante et soixante avaient reçu ces enseignements ou avaient été éduquées dans la foi. Mais, influencées de manière plus ou moins consciente par l’oeuvre d’intellectuels français « déconstructeurs », les membres de ces générations n’avaient pas transmis à leurs enfants ce qu’ils avaient reçu de leurs ancêtres. Pourtant, ils étaient nombreux à adhérer aux « valeurs » du christianisme et à vouloir les perpétuer, mais ils avaient voulu s’affranchir du cadre qui avait fait émerger ces « valeurs ». Les générations qui les suivaient ignoraient donc tout un pan de leur culture, pourtant essentielle
pour comprendre l’histoire de leur pays et l’état de la société qui les entourait. Jean était agacé par ces Français reniant leur passé chrétien plus par paresse que par militantisme. Ils baignaient dans un environnement dont les valeurs étaient issues du christianisme. Leurs pensées étaient formatées par le christianisme. Il suffisait de discuter avec un Chinois pour comprendre que
sa conception du monde et son mode de vie étaient très éloignés des populations des pays de traditions chrétiennes. D’autres Français reconnaissaient ce que devait la France au christianisme. Mais pour mieux le laisser dans le passé. Comme s’il n’avait plus rien à apporter dans le présent et était à ranger sur un rayon d’étagère aux côtés des langues mortes. Jean était...