Extrait 1

Après sa douche, Jean rejoignit son grand-père dans le jardin. Il ratissait les feuilles mortes dispersées sur la pelouse. Il tendit son râteau à Jean. « Ta grand-mère m’a dit que tu t’inquiétais de la remise en cause de nos modes de vie traditionnels. »
– Oui, répondit Jean en prenant le râteau, les attentats sont la goutte d’eau de trop. Ils sont la conséquence de tous nos renoncements. Pourtant à Paris, ils gardent leurs illusions multiculturalistes. Le résultat est sous leurs yeux mais ils ne le voient pas. 

Le vieil homme se pencha et prit entre ses bras des feuilles mortes. Il ne répondait pas. Jean commença à ratisser. Hubert se releva et déposa les feuilles dans la brouette verte. Tassant avec sa botte gauche le tas, il répondit : « Jean, beaucoup d’habitants des grandes métropoles sont déracinés et se rassurent en appelant ça l’émancipation. Laisse-les. Nous, nous avons notre territoire, nos traditions, nos morts, notre histoire. »
– Oui mais les décisions se prennent dans les
grandes métropoles.

Ils échangeaient leurs propos sans gravité aucune, parlant de politique comme ils aimaient le faire, sans commenter l’actualité politique mais en débattant des idées. Le combat électoral et les manoeuvres politiques rebutaient Hubert depuis plus de quarante ans. Homme pragmatique ne croyant qu’à l’ancrage et à ce qui avait nécessité maturation, il n’avait plus jamais eu d’espoir en un homme politique depuis qu’il s’était senti trahi par le Général de Gaulle et sa politique algérienne. Mais, il ne s’abstenait jamais car il estimait l’offre politique suffisamment diversifiée. Il votait « pour le moins pire ».
– Toutes les idéologies s’écroulent un jour.
– Les civilisations aussi. La nôtre est en danger.
– La civilisation romaine s’est effondrée et nous avons su en garder le meilleur. L’enjeu est de garder ce qui doit être sauvé par la vie que nous menons et non par le combat politique.
– Nous ne pouvons pas rester sans rien faire. Nous souhaiterions juste vivre selon notre mode de vie mais pendant ce temps-là, des associations passent leur temps à déconstruire et à vouloir changer la société.
– Viens, suis-moi – Jean pensa que son grand-père se prenait pour Jésus – J’ai besoin de ton aide pour déplacer
une branche qui est tombée avec les rafales de vents de la semaine dernière.
Jean laissa choir son râteau par terre. Il suivit son grand-père. Seul le bruit de leurs pas sur le gravier altérait le silence. Ils arrivèrent devant la branche. C’était une branche de hêtre longue de cinq mètres. Jean se sentait en mesure de la tirer tout seul. Il se baissa pour la saisir.
– C’est bien de s’engager…
Jean se releva. « … si ça ne se limite pas à poster des messages sur vos réseaux sociaux qui n’intéressent que vous. Mais le plus important est de vivre selon sa foi et ses valeurs. Se marier, avoir des enfants, être un homme juste et bon. »
Jean avait l’habitude d’attendre les réponses de son grand-père. Parfois le silence s’installait durant une longue minute. Comme s’il s’agissait d’une partie d’échecs et qu’Hubert réfléchissait à son prochain coup. Il détestait parler de manière hâtive et risquer que sa
parole dépasse sa pensée. Jean, lui, répondait toujours dans l’instant.

– Mais les lois prises ont un impact un jour. Les attentats sont les conséquences de politiques parisiennes prises loin d’ici pendant des années.
– Ici aussi, nous avons voté pour les politiques qui sont à Paris. Tiens, aide-moi, on va la mettre sur le tas de branches là-bas.
Jean s’approcha de son grand-père. Ils se mirent chacun d’un côté de la branche l’un derrière l’autre. Ils la tirèrent sur une dizaine de mètres. Arrivés au pied de l’amas de branche, ils s’arrêtèrent.
– Laissez, je vais faire.
Jean prit la branche à sa base de sa main droite, la souleva de sa main gauche. Et, dans un même mouvement,
la projeta vers le tas. Elle s’écrasa dans un bruit de feuilles. Son grand-père approuva d’un signe de tête. Jean se frotta les mains pour enlever la terre collée. Ils firent demi-tour sur leurs pas.
– Jean, ici on veut juste qu’on nous laisse tranquilles…